En 2007, les élections présidentielles ont permis de constater une mobilisation nouvelle des artistes, des responsables culturels et des intellectuels dans le champ politique.
Rien n'y ressemblait aux élections précédentes qui avaient vu une forme d'indifférence geler les relations entre la gauche et les milieux intellectuels. Indifférence alors entretenue par le silence des programmes sur le volet culturel et par l'absence de déclarations politiques audibles et innovantes sur le rôle et la place de l'Art et de la Culture dans un projet de société. Indifférence également entretenue du côté des artistes et des intellectuels, comme si leur relation "naturelle" avec la gauche tenait lieu d'engagement, voire de réflexion collective.
Du coup, au fil des ans, la réflexion politique sur le rôle de l'Art, de la Pensée dans l'énonciation des rapports entre l'individu et le corps social, dans la définition globale d'un projet politique, a laissé la place à une rhétorique circonscrite au sectoriel, du type "défense et illustration de la culture".
Cependant, nous avions la certitude collective que l'enjeu de 2007 était bien celui d'une rupture, quel qu'en soit le vainqueur, et que cette rupture serait d'abord "culturelle". Mais à la récente prise de conscience du monde culturel et à son engagement dans la campagne n'ont malheureusement pas répondu les signes tangibles d'un engagement du monde politique. Le silence des politiques pendant la campagne présidentielle, l'absence de débat sur la culture et l'art ont été soulignés, et regrettés, par nombre d'artistes et de professionnels.
Nous souhaitons simplement mettre en évidence ici quelques faits et quelques rapprochements qui nous interrogent.
Les conditions de préparation de l'élection présidentielle, les débats qui ont précédé le choix de la candidate, et surtout les débats qui n'ont pas eu lieu et dont l'urgence à émerger est aujourd'hui fouettée par la double défaite de la présidentielle et des législatives, témoignent d'une grave crise de contenu et de sens. Ou plus exactement, d'une crise politique dans le refus d'appréhender frontalement la question du "sens". Car par définition, il appartient à la recherche du sens et des contenus de se maintenir en situation de crise, de tension, d'expérimentation, c'est-à-dire justement de "recherche". Il en est de la théorie politique comme de l'Art, ils ne sont vivants l'un et l'autre que dans leur état permanent d'interrogation, quand ils sont "en devenir".
En revanche, nous discernons bien que le ciment idéologique ne parvient plus tout à fait à maintenir en cohérence l'appareil politique de la gauche. Et l'on ne peut mener des politiques que dans des choix lisibles, des options concertées et compréhensibles, en exprimant jusqu'à leur terme les lectures socio- politiques des différents courants de la gauche, et en examinant leurs contradictions, leurs points de rupture et leurs points de convergence.
C'est cet aller-retour entre la recherche du sens et la gestion pratique des affaires publiques qui devrait fonder des rapports féconds entre politiques, artistes et intellectuels. Mais nous ne voyons plus d'où et à qui l'on parle.
Qu'en est-il aujourd'hui d'une pensée socialiste sur le modèle économique et social, sur le marché et l'économie, sur la question du travail, sur le rapport entre secteur privé et secteur public, sur une conception des rapports entre l'individu et la collectivité ? Disposons-nous d'un corpus partagé de références et d'analyses sur l'état du monde et de la société ? Ces questions de fond dépassent celle de l'incarnation des courants, des sensibilités, ou les positionnements tactiques de veille ou de lendemain de scrutin pour battre la droite (avec ou sans le centre, etc.). Et c'est bien pour cela, parce que la gauche n'a pas instruit ces débats - ceux que l'on dit de la modernisation de la gauche - que la droite sarkosyste peut pratiquer l'ouverture politique et ramasser les miettes d'un gâteau qui n'est pas le sien. C'est l'absence de repères à gauche qui permet au gouvernement actuel une ouverture tacticienne et non idéologique.
Nous demeurons frappés par les similitudes cliniques de "l'état de crise" qui agite aujourd'hui le monde culturel. Les mêmes questions y sont posées. Ecartelés d'une part entre le poids d'une histoire glorieuse, celle de la conquête d'un ministère de la culture, celle de Malraux, de l'éducation populaire, de l'avènement de la gauche au pouvoir, et d'autre part le vertige de n'être plus soudés par un destin commun, voire un dessein commun, les artistes et les intellectuels en sont réduits à défendre des pré carrés et des parcours solitaires. Ils sont embarrassés pour formuler une parole commune, ou pour affronter des débats internes, parce qu'ils ne savent plus fondamentalement ni à quoi ils appartiennent ni sur quelle route ils cheminent. Pour exemple, l'effritement syndical, la parcellisation lente mais destructrice du discours collectif dans le spectacle vivant en sont les symptômes manifestes.
Alors dans ce contexte, comment mettre en tension deux mondes en miroir l'un de l'autre ?
Et pourtant…
Pourtant, bon nombre d'artistes et d'intellectuels manifestent à présent le désir de s'engager dans l'élaboration d'une autre réflexion sur les rapports entre l'Art, la Pensée et la Société, dans un monde dont les mutations technologiques et la globalisation ont bouleversé la carte. Ces personnes, qui n'ont pas hésité à nous rejoindre quand nous avons crée les groupes de travail sur la culture pendant la compagne présidentielle, alors qu'elles ne l'auraient pas fait cinq ans plus tôt, ne sont pas seulement venues par résistance à la machine idéologique d'une droite "décomplexée", mais bien pour inventer un autre espace commun pour l'art et la culture, parce qu'elles comprennent bien que l'inscription de leur propre pratique, artistique ou intellectuelle, dans l'espace public se heurte à la question du sens.
Ce mouvement dont on sent les frémissements ici ou là est vital pour aider à une reconstruction de la gauche. Il n'appartient pas aux artistes et aux intellectuels d'être politiques à la place de ceux qui le sont. Mais ce n'est pas seulement d'inventer une nouvelle politique publique pour l'art et la culture qu'il s'agit pour nous. Ce n'est pas une préoccupation sectorielle. Nous sommes persuadés qu'une réflexion partagée avec les politiques est essentielle dans la nécessaire modernisation des forces de gauche pour inscrire à nouveau les valeurs de la gauche dans un monde qui n'est plus celui du Front populaire, ni celui de la libération, ni celui de 1981, ni celui de la guerre froide et du mur de Berlin. Nous sommes porteurs d'innovation, de courage, pour tenter ensemble de sortir des sentiers battus et pour dépasser la posture trop souvent admise de défense des positions acquises.
Aujourd'hui, il nous apparaît nécessaire de créer un Club, appelé "L'Argument public", espace de rencontre entre les militants socialistes et ceux qui composent les milieux intellectuels et artistiques. Associant expertises et prospectives, ce regroupement, ouvert dans son esprit, doit produire une matière nouvelle pour "alimenter" le projet politique de la gauche. Il doit aussi peser d'un poids suffisant dans les débats et les recompositions futures pour que les questions de sens auxquelles nous sommes attachés précèdent le projet politique plutôt qu'elles n'essaient de s'y rattacher après coup. Lieu de débat et donc de contradiction, il convient que toutes les sensibilités puissent s'y exprimer, sans instrumentalisation en faveur de l'une d'entre elles ou encore en faveur de telle ou telle personnalité, afin de contribuer à la rénovation intellectuelle de la gauche et d'inscrire à nouveau la dimension culturelle au cœur du projet politique.
Notre champ d'investigation touche à toutes les composantes du monde de l'Art, de la Culture, et concerne également le monde intellectuel, du savoir, de la science et de la recherche. Transversal, ce regroupement réfléchit à des thématiques communes, un "socle commun" pour contribuer au dessin d'une nouvelle gauche, mais aussi à des thématiques plus ciblées (exemple : le spectacle vivant, le cinéma, le monde numérique, etc.). On peut raisonnablement penser que la question du rapport entre l'Individu et la Société sera finalement au centre de toutes ces investigations, car c'est vraisemblablement là que se joue la vraie nature du clivage gauche/droite. Il s'intéresse de près aux relations entre l'économique et le culturel, et aux relations entre "politique publique à la française" et Europe. Nous voulons établir un corpus de réflexions de fond, systématiquement assorties de propositions concrètes, l'aller retour entre théorie et pratique étant fondamental dans cette démarche.
C'est ainsi que d'ores et déjà nous proposons d'organiser début 2008 un colloque sur le thème de l'identité nationale, car ce thème dont use et abuse la droite, est l'occasion d'affirmer une confluence vitale entre politique, art et pensée. Son titre sera " l'identité nationale : un enjeu de la gauche ?".
AUTOMNE 2007